Un constat, posé par des institutions comme la Trade and Development Bank (TDB), agite les cercles de décision du continent : le modèle de croissance basé sur l’exportation de matières premières brutes a atteint ses limites. Face à la volatilité des marchés et à une faible création de valeur locale, une nouvelle approche, plus stratégique, gagne en influence : l’industrialisation par l’intégration aux chaînes de valeur. Il ne s’agit plus d’une simple doctrine, mais d’une feuille de route concrète, déjà à l’œuvre dans plusieurs pays pionniers, qui vise à rompre avec le passé pour transformer enfin les richesses naturelles du continent en prospérité durable.
Le Paradoxe Persistant : Radioscopie d’une Économie Extravertie
Le diagnostic est sans appel. Le rapport 2023 de la CNUCED sur le développement économique en Afrique rappelle que 83% des pays africains sont dépendants de l’exportation de produits de base (miniers, agricoles, énergétiques). Cette extraversion économique est une vulnérabilité majeure. L’exemple de la chaîne de valeur des batteries électriques est emblématique. Un rapport de la Commission Économique pour l’Afrique des Nations Unies (UNECA) estime que si la RDC fournit plus de 70% du cobalt mondial, le continent dans son ensemble ne capte qu’une part infime de la chaîne de valeur mondiale des batteries, estimée à plus de 7 000 milliards de dollars. L’Afrique exporte le minerai à bas prix et importe des batteries à prix d’or.
Notre objectif est de transformer sur place au moins 50% de notre production de fèves d’ici 2030. C’est une question de souveraineté économique. — Yves Brahima Koné, Directeur Général, Conseil du Café-Cacao (Côte d’Ivoire)
Les Pionniers de la Transformation : Études de Cas
Certains pays ont déjà commencé à inverser cette tendance, devenant des laboratoires de cette nouvelle stratégie.
- Le Modèle Marocain – L’Intégration Automobile : Le Maroc est devenu en moins de deux décennies une plaque tournante de l’industrie automobile mondiale. En attirant des géants comme Renault et Stellantis, le pays a développé un écosystème dense de plus de 250 équipementiers. L’Observatoire Marocain de la Conjoncture note que le secteur est aujourd’hui le premier poste d’exportation du royaume, avec un taux d’intégration locale (la part des pièces produites sur place) qui dépasse les 60%, créant ainsi des centaines de milliers d’emplois qualifiés.
- La Bataille du Cacao en Côte d’Ivoire : Premier producteur mondial de cacao, la Côte d’Ivoire s’est lancée dans une politique volontariste pour ne plus être un simple exportateur de fèves. Sous l’impulsion du Conseil du Café-Cacao, le pays a attiré des investissements massifs dans des unités de broyage, portant la part de la transformation locale à plus de 40% de la récolte, avec l’objectif affiché d’atteindre 50% d’ici 2030.
Les Chaînons Manquants : Pourquoi la Généralisation est si Complexe
Le succès de ces pionniers ne doit pas masquer les obstacles colossaux à la généralisation de ce modèle. L’industrialisation par la chaîne de valeur se heurte à quatre « chaînons manquants » majeurs :
- L’Énergie : La transformation industrielle est électro-intensive. Le déficit énergétique chronique sur le continent reste le frein numéro un.
- La Logistique : Des coûts portuaires et de transport exorbitants rendent souvent les produits transformés en Afrique moins compétitifs que ceux importés.
- Les Compétences : Il existe un décalage majeur entre les systèmes éducatifs et les besoins en techniciens, ingénieurs et managers qualifiés de l’industrie moderne.
- Le Financement : L’accès au capital pour les PME industrielles locales reste extrêmement difficile, limitant leur capacité à s’intégrer comme fournisseurs des grands groupes.
La ZLECAf : Catalyseur ou Vœu Pieux ?
En théorie, la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf) est le catalyseur qui doit permettre à ces stratégies de prendre une dimension régionale. Elle offre le marché unifié nécessaire pour justifier des investissements industriels lourds, comme le projet ambitieux d’une chaîne de valeur des batteries entre la RDC et la Zambie, soutenu par l’UNECA. Cependant, la mise en œuvre de la ZLECAf reste lente, freinée par de nombreuses barrières non-tarifaires et des infrastructures de connexion encore embryonnaires. Pour que la vision d’une Afrique qui transforme ses propres ressources devienne une réalité, il faudra bien plus que des plans directeurs : un effort herculéen sur l’énergie, la logistique et l’éducation sera indispensable.
