À Maseru, la capitale du Lesotho, le lever du soleil a un goût de gel et d’angoisse. Devant les grilles des usines textiles, des femmes emmitouflées dans des couvertures attendent, espérant être choisies pour une journée de travail. Beaucoup n’auront pas cette chance. À quelques rues de là, des centaines de machines à coudre sont silencieuses, abandonnées au milieu de piles de tissus colorés, vestiges d’une activité économique brutalement paralysée. Cette scène de désolation n’est pas le résultat d’une catastrophe naturelle ou d’une guerre, mais l’onde de choc d’une simple phrase, prononcée à 13 000 kilomètres de là. L’histoire du Lesotho en 2025 est une étude de cas tragique de la puissance dévastatrice de l’incertitude dans notre économie mondialisée.
Le diagnostic implacable d’un continent « balkanisé »
La grande thèse de Nkrumah, exposée notamment dans son ouvrage « Africa Must Unite », partait d’un diagnostic implacable. Il voyait l’héritage colonial non pas comme une collection de futurs États-nations, mais comme un « puzzle » de pays artificiels, la plupart trop petits, trop peu peuplés et souvent enclavés pour survivre économiquement. Il avait compris que tant que le continent resterait fragmenté, ses nations seraient condamnées à une sous-industrialisation chronique, à des termes d’échange défavorables avec l’extérieur, et à un rôle de simples exportateurs de matières premières brutes. L’histoire des soixante dernières années – « six décennies de privations, de pauvreté et de corruption » – a largement validé cet avertissement.
Le Mur de la Peur : Comment une Menace a Gelé l’Économie
En avril, le président américain Donald Trump, fustigeant un déficit commercial qu’il jugeait inéquitable, a menacé d’imposer un tarif douanier de 50% sur les produits du Lesotho. Pour ce petit royaume montagneux de 2,3 millions d’habitants, ce fut un séisme. L’industrie textile, qui représente près de 90% des emplois industriels du pays, exporte la quasi-totalité de sa production en franchise de droits vers les États-Unis. Face à la menace d’un tarif aussi punitif, les grandes marques américaines comme Walmart, JCPenney ou Levi’s n’ont pas attendu : elles ont massivement cessé de passer commande. La peur de la taxe a été plus destructrice que la taxe elle-même. Avant même que le premier dollar de tarif ne soit perçu, les usines ont commencé à fermer, plongeant des milliers de personnes dans le désarroi.
Des Vies Démaillées, Fil par Fil
Derrière les statistiques se cachent des drames humains. Mathuso Tau, 51 ans, licenciée le mois dernier, est désormais rongée par une anxiété si forte qu’elle prend des pilules pour des douleurs thoraciques. « Ce n’est pas la vie à laquelle je suis habituée, de devoir mendier », confie-t-elle. Neo Makhera, 30 ans, mère célibataire, a perdu son travail de couturière en avril. Elle a dû retirer son fils de 2 ans de l’école, faute de pouvoir payer les frais, et vend désormais des cigarettes à la sauvette pour survivre, gagnant à peine un dollar par jour. D’autres, comme Mpho, 36 ans, ont été poussées vers la prostitution pour nourrir leurs trois enfants. Ces histoires ne sont pas des anecdotes ; elles sont le visage d’une crise qui a dévasté un tissu social fragile, où le salaire d’une ouvrière fait vivre des familles entières.
L’AGOA, le Fil de la Prospérité que Trump a Coupé
Le sentiment de trahison est palpable au Lesotho. Car cet essor industriel, le pays le doit en grande partie aux États-Unis eux-mêmes. C’est la loi américaine AGOA (African Growth and Opportunity Act), votée il y a plus de vingt ans pour permettre à des produits africains d’entrer sur le marché américain sans droits de douane, qui a créé de toutes pièces cette industrie. La décision de l’administration Trump de cibler le Lesotho pour un déficit commercial de 235 millions de dollars – une goutte d’eau à l’échelle américaine – est perçue comme une répudiation de 25 ans de politique bipartisane de développement par le commerce.
Un Répit Amer : Vivre avec 15%
Le 1er août, le couperet est finalement tombé, mais il fut moins tranchant que redouté. Le tarif a été fixé à 15%, et non 50%. Si un soulagement prudent a parcouru le pays, le mal est profond. La confiance, pierre angulaire de toute relation commerciale, a été brisée. Les industriels et le gouvernement du Lesotho sont désormais engagés dans une course contre la montre pour convaincre les acheteurs américains de revenir. Mais même si les commandes reprennent, l’incertitude installée par cet épisode risque de geler durablement les investissements futurs. L’avantage compétitif du Lesotho a été entamé, peut-être de façon permanente.
La leçon du Lesotho est brutale. Elle démontre l’extrême vulnérabilité des petites économies intégrées dans les chaînes de valeur mondiales face à l’imprévisibilité des politiques commerciales populistes. Une parole prononcée dans un bureau de Washington peut, tel un battement d’ailes de papillon, déclencher un ouragan économique à l’autre bout du monde, et balayer la vie de ceux qui sont les moins armés pour y faire face.
