La décision est tombée comme un couperet : le gouvernement militaire du Burkina Faso a ordonné l’arrêt immédiat de toutes les activités du projet « Target Malaria » et la destruction de tous les échantillons existants. Cette décision radicale met fin, sur le sol burkinabè, à l’une des tentatives les plus avant-gardistes – et controversées – de lutte contre le paludisme, soutenue notamment par le philanthrope Bill Gates. Derrière ce qui pourrait apparaître comme un simple différend scientifique se cache en réalité une collision frontale entre l’urgence sanitaire, des craintes éthiques profondes et une affirmation politique de souveraineté nationale.
La promesse d’une révolution scientifique
Pour comprendre l’enjeu, il faut rappeler la tragédie qu’est le paludisme. Selon l’OMS, l’Afrique supporte environ 95% du fardeau mondial, avec des centaines de milliers de morts chaque année, principalement des enfants. C’est face à ce fléau que le consortium Target Malaria proposait une solution radicale : l’utilisation de moustiques génétiquement modifiés pour réduire la population des anophèles femelles, seules vectrices de la maladie. Le projet, débuté en 2019 au Burkina Faso, avait reçu toutes les autorisations des agences nationales de biosécurité, d’environnement et d’éthique, et menait des lâchers contrôlés en accord avec les communautés locales. La technologie ultime explorée, le « forçage génétique » (gene drive), promettait de propager un trait de stérilité de manière exponentielle, offrant un espoir d’éradication là où les autres méthodes ont échoué.

Légende : Cycle de transmission. Crédit : Target Malaria
La montée des résistances : éthique, écologie et souveraineté
Malgré ce cadre légal, la résistance n’a cessé de croître. Des coalitions de la société civile, menées par des figures comme Ali Tapsoba, ont dénoncé une « technologie hautement controversée, imprévisible » dont les impacts sur la santé et les écosystèmes sont « inconnus et potentiellement irréversibles ». La critique va plus loin qu’un simple principe de précaution. Le fait que les souches de moustiques modifiés proviennent de laboratoires européens a alimenté des accusations de « néo-colonialisme scientifique ». Pour les opposants, il s’agit d’une technologie expérimentale imposée de l’extérieur, sans garanties suffisantes et au mépris de solutions alternatives plus sûres.
Un acte politique dans un contexte de rupture
La décision de la junte du capitaine Ibrahim Traoré ne peut être déconnectée du contexte géopolopolitique actuel. Depuis 2022, le régime s’est engagé dans une politique de rupture avec l’Occident, limitant l’influence des ONG étrangères et des financements associés à des figures comme Bill Gates. La suspension du projet s’inscrit parfaitement dans cet agenda populiste, qui vise à affirmer la souveraineté du pays en promouvant des « alternatives plus sûres et développées localement ». Le fait que des activistes pro-russes aient célébré cette décision comme une victoire contre « Bill Gates et l’armée américaine » illustre à quel point le débat scientifique a été absorbé par des enjeux de pure influence géopolopolitique.
Le paludisme, grand perdant ?
En choisissant la souveraineté, le Burkina Faso tourne le dos à une voie prometteuse de la recherche mondiale. Cette décision est un revers majeur pour les approches génétiques de lutte contre les maladies, et elle laisse un vide. Le gouvernement a affirmé sa volonté de trouver des solutions endogènes, mais la question demeure : face à l’urgence d’une maladie qui continue de tuer chaque jour, ces alternatives pourront-elles émerger et être déployées à temps ? Dans ce bras de fer entre science, éthique et politique, le risque est que le grand perdant soit, une fois de plus, le malade.