Soudan : L’illusion des 70 tonnes d’or face au gouffre de la guerre et de la contrebande
Alors que la Compagnie des Ressources Minérales du Soudan célèbre une production record de 70 tonnes d’or pour l’année écoulée, des experts et anciens ministres tirent la sonnette d’alarme. Entre contrebande massive, revenus réels dérisoires pour l’État et coûts exorbitants de la guerre, l’or soudanais brille, mais il ne sauve pas l’économie.
Sur le papier, les chiffres ont de quoi réjouir. La Sudanese Mineral Resources Company Limited a récemment annoncé une augmentation significative de la production aurifère, atteignant 70 tonnes, soit 113 % de ses objectifs pour 2025. Avec des recettes publiques totales frôlant les 1 087 milliards de livres soudanaises, on pourrait croire à une bouffée d’oxygène pour un pays asphyxié par le conflit.
Pourtant, la réalité économique décrite par les experts est tout autre. Loin de renflouer les caisses de l’État ou de stabiliser la livre soudanaise, cette manne aurifère semble s’évaporer dans les méandres de la contrebande, du financement de la guerre et d’un système fiscal défaillant.
L’arithmétique impitoyable du déficit
Pour l’ancien ministre de l’Énergie et des Mines, Khairy Abdelrahman Ahmed, il est urgent de remettre ces chiffres en perspective. Dans un entretien accordé à Radio Dabanga, il pose une équation simple mais brutale : même si l’intégralité des 70 tonnes était exportée au prix du marché mondial, cela représenterait environ 5 milliards de dollars.
Or, le budget global de l’État tourne autour de 36 milliards de dollars. « Ce chiffre représente moins de 7 % du budget total », souligne l’ancien ministre. Il conteste d’ailleurs le chiffre officiel d’un déficit budgétaire de 10 %, estimant qu’il est en réalité bien plus élevé en raison des dépenses colossales liées à la guerre en cours.
« Même si les revenus des 70 tonnes d’or étaient entièrement exportés et inclus dans le budget de l’État, cela ne couvrirait pas le déficit existant », tranche-t-il. L’or, aussi précieux soit-il, ne suffit pas à compenser l’effondrement des autres secteurs et l’explosion des dépenses militaires.
Le mystère des 12,5 tonnes : où est passé le reste ?
Si la production annoncée est de 70 tonnes, la quantité officiellement exportée via les canaux bancaires gouvernementaux n’est que de 12,5 tonnes, rapportant 1,3 milliard de dollars, selon l’économiste Dr. Wael Fahmy.
Un fossé immense sépare la production théorique de l’exportation légale. Où sont passées les quelque 58 tonnes restantes ? La réponse réside dans une contrebande endémique et systémique.
Les disparités avec les données internationales sont flagrantes. Dr. Fahmy note que si l’on compile les importations d’or soudanais déclarées par les pays étrangers, le chiffre réel explose :
- L’Égypte aurait importé environ 60 tonnes d’or du nord du Soudan.
- Les Émirats Arabes Unis auraient absorbé plus de 29 tonnes.
- Le Tchad a importé 18 tonnes, et la Libye 9 tonnes.
« Le volume total exporté dépasse pratiquement les 130 à 160 tonnes », estime Dr. Fahmy. Cela suggère que la production réelle du Soudan pourrait osciller entre 180 et 200 tonnes, bien loin des 70 tonnes officielles. Une grande partie de cet or, issu aussi bien des zones contrôlées par l’armée que de celles tenues par les Forces de Soutien Rapide (FSR), échappe totalement au radar de Khartoum.
L’État : un simple « percepteur » dépassé
Le Dr. Shawqi Azmi, ancien président de l’Autorité des marchés financiers du Soudan, porte un regard critique sur le rôle de l’État. Selon lui, le gouvernement se comporte comme un simple « collecteur d’impôts » plutôt que comme un acteur stratégique.
Les chiffres sont accablants : sur la valeur totale de l’or produit (environ 9,8 milliards de dollars au cours mondial), la part de l’État ne dépasse pas 8 %. « Le secteur privé et les entreprises étrangères profitent de 92 % des revenus de la production », déplore-t-il.
Cette structure explique pourquoi, malgré une production massive, la monnaie locale continue de s’effondrer. La valeur de l’or n’entre pas dans le système bancaire national. « Il n’y a pas d’autre réponse à cela, sinon que la valeur de l’or n’intègre pas le circuit bancaire, ce qui confirme une faille majeure dans les politiques d’exportation », analyse Dr. Azmi.
Une dépendance au secteur traditionnel et aux « déchets »
L’autre faiblesse structurelle réside dans la nature même de la production. Sur les 70 tonnes annoncées, environ 58 tonnes proviennent du secteur traditionnel (artisanal). Ce secteur, par définition informel et reposant sur des efforts individuels, est extrêmement difficile à contrôler, à taxer ou à numériser.
L’ancien ministre Khairy Abdelrahman Ahmed souligne également une dérive inquiétante de l’investissement minier. Au lieu de mener de véritables explorations géologiques coûteuses, de nombreux investisseurs préfèrent la facilité : ils rachètent les résidus miniers (la « Karta ») pour en extraire l’or restant.
Cette méthode de « raccourci » génère des revenus rapides mais n’assure pas la pérennité du secteur et pose de graves problèmes environnementaux. L’utilisation du cyanure près des villages et du Nil menace directement la santé des populations et l’agriculture, un coût humain et écologique totalement absent des rapports de « célébration » officiels.
Vers une bourse de l’or pour endiguer la fuite ?
Pour sortir de cette impasse, les experts s’accordent sur la nécessité de réformes radicales. La création d’une Bourse de l’or, reliant directement les producteurs locaux aux marchés mondiaux, est avancée comme une solution pour réduire l’attrait de la contrebande.
« Si la bourse est directement liée au marché mondial, il n’y a aucune raison de prendre les risques de la contrebande », argumente Khairy Abdelrahman Ahmed. Cependant, cela nécessite une volonté politique de fer et une capacité de contrôle que l’État, affaibli par la guerre, ne possède peut-être plus.
En conclusion, tant que l’État soudanais restera un acteur passif, se contentant de miettes (8 %) tout en laissant la majorité de sa richesse fuir vers Dubaï ou Le Caire via des circuits parallèles, l’or du Soudan ne sera pas le moteur de sa reconstruction, mais le carburant de son instabilité. Comme le résume sombrement Dr. Fahmy : sans une reprise en main drastique, « nous resterons dans un état de dette perpétuelle ».

