Il est arrivé sans faire de bruit, avec la réputation d’un technicien discret. Cent jours plus tard, Sidi Ould Tah a prouvé qu’il savait aussi faire parler les chiffres. Le nouveau président de la Banque Africaine de Développement (BAD) vient de passer son premier grand test avec un succès éclatant : la 17ème reconstitution du Fonds africain de développement (FAD) a atteint le montant record de 11 milliards de dollars.
Dans un contexte mondial marqué par l’austérité et le repli sur soi, cette performance détonne. Elle valide la méthode Tah : écouter, convaincre, et surtout, changer de paradigme.
Le Tournant : L’Afrique Paye pour l’Afrique
Le plus grand succès de ces 100 jours n’est peut-être pas le montant total, mais sa composition. Pour la première fois, 23 pays africains ont contribué au fonds concessionnel destiné aux États les plus fragiles du continent. C’est cinq fois plus que lors du cycle précédent. « Ce n’est pas symbolique, c’est transformationnel », insiste Sidi Ould Tah. « L’Afrique n’est plus seulement un bénéficiaire de la finance concessionnelle. L’Afrique est un co-investisseur de son propre avenir. » Cette approche marque la fin de la mendicité institutionnelle. En mettant de l’argent sur la table (182,7 millions de dollars venant du continent), les pays africains envoient un signal de crédibilité aux donateurs internationaux, qui ont suivi le mouvement malgré leurs propres contraintes budgétaires.
Les Quatre Points Cardinaux
L’ancien ministre mauritanien de l’Économie ne navigue pas à vue. Sa présidence est structurée autour de quatre piliers stratégiques, ses « points cardinaux » :
- Mobiliser le capital à l’échelle : Face à un déficit d’infrastructures de 150 milliards de dollars, l’aide publique ne suffira pas. Tah veut utiliser le bilan « AAA » de la BAD pour attirer le secteur privé et les fonds de pension.
- Réformer l’architecture financière : Fini la fragmentation. Il prône une division du travail claire entre les institutions financières africaines pour créer un écosystème solidaire et non concurrentiel.
- Le Dividende Démographique : Avec une population médiane de 19 ans, l’Afrique doit créer des emplois ou risquer l’instabilité. La BAD investit massivement dans le numérique et les compétences.
- La Valeur Ajoutée Locale : Sortir de l’économie d’extraction pour aller vers la transformation locale, grâce à l’énergie et aux corridors de transport.
Du Showmanship au « Stewardship »
Le style Tah tranche avec celui de ses prédécesseurs. Moins de projecteurs, plus de « stewardship » (gestion responsable). Il voit la BAD non comme une star solitaire, mais comme un « grossiste » qui doit renforcer les autres banques de développement. « Nous devons passer du spectacle à la gestion », confie-t-il. En ouvrant le capital du FAD aux marchés financiers et en sécurisant des partenariats avec le Fonds OPEP (2 milliards $) et la BADEA (800 millions $), il diversifie les sources de financement pour réduire la dépendance aux aléas politiques occidentaux. Sidi Ould Tah a réussi son décollage. Le plus dur commence maintenant : transformer ces milliards de promesses en routes, en centrales électriques et en emplois pour une jeunesse impatiente.

