À Mborine, un village poussiéreux du nord-ouest du Sénégal, l’ombre généreuse d’un vieux manguier devient chaque après-midi un atelier à ciel ouvert. Là, Khady Sène, mains agiles et gestes assurés, tresse des roseaux comme l’ont fait sa mère, sa grand-mère et toutes les femmes avant elle. Dans ce mouvement répété, presque hypnotique, se construit un panier haut en couleurs — symbole d’un savoir-faire ancestral devenu un best-seller mondial… mais encore trop peu rémunérateur pour celles qui le créent.
Un art Transmis, un Revenu encore Fragile
Dans ces villages wolofs, la vannerie n’est pas seulement un artisanat : c’est un héritage. Les paniers — corbeilles, plateaux, boîtes ou paniers à linge — prennent forme grâce aux roseaux noués à des fils plastifiés, autrefois remplacés par des fibres végétales.
Pourtant, la réalité économique contraste avec le prestige international du produit.
Sur les routes ou au marché du lundi, un panier s’échange autour de 13 000 francs CFA, soit environ 20 euros.
Mais à des milliers de kilomètres de là, en Europe ou aux États-Unis, ces mêmes pièces — exportées par des intermédiaires — s’affichent à plus de 150 euros l’unité.
Un écart vertigineux que Khady déplore :
Ceux qui nous achètent ici paient des prix qui ne couvrent même pas nos coûts.
La concurrence Inattendue du… Vietnam
L’ironie est cruelle. Alors que les artisanes sénégalaises peinent à vivre de leur travail, les boutiques occidentales regorgent de paniers « inspirés du Sénégal », mais entièrement fabriqués… au Vietnam, devenu l’un des plus grands producteurs mondiaux de copies.
C’est cette découverte surprenante qui bouleverse la carrière de Fatima Jobe, architecte sénégalo-gambienne, lors d’un voyage en 2017. Indignée, elle décide d’agir.
Imadi : Redonner de la Dignité à la vannerie Sénégalaise
Quelques années plus tard, elle fonde Imadi, une marque dakaroise qui travaille avec 260 artisanes réparties dans 15 villages, dont Khady.
Sa mission : restaurer la valeur réelle du métier et éviter que ces femmes ne restent prisonnières d’une économie informelle sous-payée.
Fatima apporte matières premières et modèles, assure la logistique, finance des écoles et garantit une rémunération plus juste, tout en interdisant le travail des enfants.
Il y a tellement de femmes talentueuses. Elles méritent mieux que des prix dérisoires.
Ses créations allient esthétique contemporaine et racines culturelles : couleurs sobres, touches de cuir, formes revisitées… Elles se vendent désormais à l’international, contribuant à renforcer la visibilité — et l’espoir — de toute une filière.
Survivre, investir, Retenir les jeunes
Dans les villages, les revenus restent modestes mais essentiels.
Fatim Ndoye, commerçante au bord d’une nationale, vend tant bien que mal quelques paniers par jour : « Les marges sont faibles, mais c’est tout ce que nous avons », soupire-t-elle.
Pour Adama Fall, 49 ans, veuve et coordinatrice pour Imadi, le tressage est devenu une bouée de stabilité.
Dans son village, plusieurs jeunes sont partis en pirogue vers l’Europe. Quatre ne sont jamais revenus.
Elle regarde sa fille jouer avec un panier improvisé, les coutures encore hésitantes : un symbole fragile mais puissant d’une tradition qu’elle refuse de voir disparaître.
Entre Transmission et Résistance
- Derrière chaque panier sénégalais se cache bien plus qu’un objet décoratif :
une histoire de résistance féminine, - Un combat contre la dévalorisation du travail manuel,
- Et la volonté farouche de préserver un patrimoine menacé par la mondialisation.
Ces artisanes tissent bien plus que des paniers : elles tissent leur avenir.

