Le décor a changé. Le 6ème sommet à Bruxelles en 2022 s’était tenu sous les ors des palais européens, avec des promesses de « renouvellement ». Le 7ème sommet se tient à Luanda, en Angola, un pays qui incarne à lui seul la nouvelle donne : une puissance pétrolière qui diversifie son économie, courtisée par les États-Unis, la Chine et l’Europe, et point de départ du stratégique Corridor de Lobito. Pour l’Union Européenne, ce sommet est un test de crédibilité existentiel. Elle ne vient plus en terrain conquis, mais en challenger sur un marché des idées et des capitaux saturé.
1. Le Bilan du « Global Gateway » : Où sont les 150 Milliards ?
L’enjeu central est financier. En 2022, l’UE avait annoncé avec fracas le Global Gateway, un plan d’investissement de 150 milliards d’euros pour l’Afrique, conçu comme la réponse démocratique aux « Nouvelles Routes de la Soie » chinoises. Trois ans plus tard, l’heure des comptes a sonné. L’analyse est mitigée. Si des projets emblématiques ont démarré (câbles sous-marins, production de vaccins), beaucoup de dirigeants africains perçoivent encore ce fonds comme du « rebranding » d’aides existantes, alourdi par une bureaucratie complexe. La Chine, malgré le ralentissement de ses prêts, conserve l’avantage de la rapidité et de la visibilité « bétonnée » (ports, routes). À Luanda, l’UE doit prouver que son argent existe vraiment et qu’il peut financer l’industrialisation, pas seulement des études de faisabilité.
2. La Stratégie des Corridors : Sécuriser les Minerais
Le virage « realpolitik » de l’Europe est visible dans sa nouvelle obsession : les corridors stratégiques. L’UE ne finance plus des routes au hasard ; elle finance les axes qui permettent d’extraire et d’acheminer les minerais critiques vers l’Europe. Le Corridor de Lobito (Angola-RDC-Zambie) en est l’archétype.
C’est une approche transactionnelle assumée : l’Europe a besoin de cobalt et de cuivre pour sa transition verte et veut réduire sa dépendance à la Chine. En échange, elle promet de financer la transformation locale. Mais la RDC et la Zambie seront vigilantes : l’Europe tiendra-t-elle sa promesse de construire des usines de batteries, ou se contentera-t-elle, comme les autres, d’exporter la roche ?
3. Le « Double Standard » : L’Éléphant dans la Pièce
Le sommet est hanté par le spectre de la guerre. L’Afrique n’a pas oublié la pression européenne pour condamner la Russie en Ukraine, mise en regard avec la « timidité » de Bruxelles face à la guerre à Gaza ou au soutien du Rwanda au M23 en RDC. L’accord sur les minerais signé entre l’UE et le Rwanda est un point de friction majeur. Kinshasa y voit une trahison et une validation du pillage de ses ressources. Pour l’Union Africaine, la crédibilité de l’Europe en tant que « partenaire de paix » est au plus bas, surtout après le fiasco du retrait français au Sahel, remplacé par les mercenaires russes de l’Africa Corps (ex-Wagner).
4. CBAM et Visas : Les Sujets qui Fâchent
Deux dossiers techniques mais explosifs sont sur la table :
- Le CBAM (Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières) : Cette « taxe carbone » européenne est perçue par l’Afrique comme un protectionnisme vert déguisé, qui coûtera des milliards aux exportateurs africains d’acier, d’aluminium ou d’engrais. L’UA exige des compensations ou des dérogations.
- La Migration : L’Europe veut conditionner son aide au contrôle des flux migratoires et aux réadmissions. L’Afrique demande plus de voies légales et de visas pour ses étudiants et entrepreneurs. Ce dialogue de sourds persiste.
Le sommet de Luanda marque la fin de « l’exclusivité ». L’Afrique a désormais le choix. Elle peut se tourner vers les BRICS, vers la Turquie, vers l’Inde. L’UE n’est plus le partenaire, c’est un partenaire. Pour rester dans la course, Bruxelles doit abandonner sa posture de « donneur de leçons » pour devenir un investisseur pragmatique, rapide et respectueux des intérêts souverains africains.

