C’est l’un des paradoxes les plus cruels de l’Afrique moderne. L’Afrique de l’Est est en pleine révolution énergétique. Le long de la vallée du Rift, des centrales géothermiques crachent leur vapeur. Dans les plaines, des fermes solaires et éoliennes s’étendent à perte de vue. Le Kenya, en particulier, fait figure de champion mondial, générant 90% de son électricité à partir de sources renouvelables. L’Éthiopie vient d’inaugurer le plus grand barrage d’Afrique. Pourtant, pour des millions de foyers et de petites entreprises, cette abondance verte est un mirage. L’électricité reste « douloureusement chère », un « point de friction » majeur dans la crise du coût de la vie qui secoue la région.
Une Fracture Tarifaire Incompréhensible
Malgré son leadership vert, le Kenya affiche des tarifs parmi les plus élevés du continent : 0,25 $ par kilowattheure (kWh). En comparaison, l’Éthiopie, grâce à son hydroélectricité massivement subventionnée, propose l’un des tarifs les plus bas au monde (0,003 $/kWh), et la Tanzanie se situe à 0,087 $/kWh. Cette disparité a des conséquences directes sur la vie quotidienne. « Au Kenya, la plupart des ménages sont connectés, mais les gens vivent dans le noir », explique Joab Okanda, un expert en énergie basé à Nairobi. « Ceux qui peuvent se le permettre ne l’utilisent que pour l’éclairage. Les tarifs sont trop élevés. » Pour cuisiner, des millions de Kényans se tournent vers le gaz ou le charbon de bois, contribuant à la déforestation, car c’est moins cher que l’électricité « propre » qui alimente leur réseau.
Au Kenya, la plupart des ménages sont connectés, mais les gens vivent dans le noir […] Les tarifs sont trop élevés
Joab Okanda, Expert en énergie
Pourquoi l’Énergie Verte Coûte-t-elle si Cher ?
La réponse est un enchevêtrement de problèmes structurels qui vont bien au-delà de la simple production.
- Le Coût du Capital : C’est le nœud du problème. « L’Afrique n’a reçu que 2% des investissements mondiaux dans les énergies renouvelables« , rappelle Olamide Niyi-Afuye, PDG de l’Africa Minigrid Developers Association. Les investisseurs perçoivent l’Afrique comme un marché à haut risque, ce qui fait flamber les taux d’intérêt. « Le coût de l’emprunt est très élevé », explique Wangari Muchiri du Global Wind Energy Council.
- Les Taxes et les Importations : L’Afrique ne fabrique pas sa transition énergétique ; elle l’importe. « Vous achetez un panneau solaire bon marché en Chine. Mais nous avons des taxes à la valeur ajoutée et des droits de douane », poursuit Mme Muchiri. Résultat : « le produit final coûte 30% de plus » avant même d’être installé.
- Les Contrats Opaques : De nombreux experts, dont M. Okanda, pointent la responsabilité des contrats d’achat d’électricité (IPP) signés avec des producteurs d’électricité indépendants. Souvent rigides, négociés en devises étrangères (dollars ou euros), ils font supporter tout le risque de change au consommateur final, qui voit sa facture flamber à chaque dépréciation de la monnaie locale.
La Révolution Manquée de l’Industrie Locale
L’ironie de la situation est que l’Afrique possède plus de 30% des minerais critiques (cobalt, lithium, manganèse) nécessaires à la fabrication de ces mêmes technologies vertes. Mais ces minerais sont extraits et exportés à l’état brut vers la Chine et d’autres régions pour y être transformés en batteries et panneaux solaires, avant d’être réimportés sur le continent à prix d’or. « L’Afrique importe des millions de panneaux solaires et d’éoliennes, mais nous ne bénéficions pas des emplois qui vont avec », déplore Wangari Muchiri. La grande ambition, réaffirmée lors du récent Sommet Africain sur le Climat, est de « relocaliser le traitement à forte intensité énergétique » des minerais sur le continent, en utilisant cette énergie verte abondante pour industrialiser l’Afrique.
L’Appel à la Réforme avant la COP30
À l’approche de la COP30 au Brésil, le message des experts africains est clair. Le continent n’a pas besoin de promesses, mais d’une réforme de l’architecture financière mondiale. « L’Afrique doit continuer d’exiger que sa part des investissements mondiaux passe de 2% à au moins 20% », martèle M. Okanda, soulignant que les taux d’emprunt punitifs sont une « barrière systémique ». Pour que le potentiel « illimité » du solaire, de l’éolien et de la géothermie se traduise en prospérité, l’Afrique de l’Est doit résoudre cette équation complexe : l’énergie la plus propre du monde ne sert à rien si personne ne peut se permettre de l’allumer.
