Pendant longtemps, les eaux du Delta du Niger reflétaient les flammes des torchères pétrolières plutôt que la lumière du soleil. Aujourd’hui, c’est un autre feu qui s’allume : celui de la justice. À sa tête, le roi Bubaraye Dakolo, souverain du royaume d’Ekpetiama, dans l’État de Bayelsa, et symbole d’une lutte qui oppose désormais une monarchie locale à l’un des géants mondiaux du pétrole : Shell.
Ce combat, entamé en 2025, n’est pas seulement juridique. Il est moral, historique et politique. Il incarne la révolte d’un peuple contre des décennies d’exploitation silencieuse.
Le Delta du Niger : le Paradoxe d’Une richesse Empoisonnée
Région marécageuse et fertile, le Delta du Niger est le cœur battant de la première économie pétrolière africaine. C’est ici, à Bayelsa, qu’a jailli le premier baril de pétrole du continent dans les années 1950. Mais la manne s’est vite transformée en malédiction.
Les sols contaminés, les rivières polluées et les forêts mangées par les hydrocarbures ont fait du delta l’un des écosystèmes les plus dégradés au monde.
Le roi Dakolo, aujourd’hui âgé de 60 ans, s’en souvient avec amertume. Enfant, il pêchait jusqu’à vingt kilos de poissons en une heure. Aujourd’hui, un pêcheur peine à en attraper trois, après une nuit entière sur les eaux.
Ce déclin n’est pas qu’un drame écologique — c’est aussi une tragédie humaine. La contamination de l’eau et des terres agricoles a provoqué une explosion de maladies, la ruine des économies locales et l’exode de populations entières.
Shell, un Départ sans Nettoyage ?
En 2024, Shell a annoncé son retrait progressif de ses opérations terrestres au Nigeria. Une manœuvre qui semblait logique : réduire les risques sécuritaires et se concentrer sur des projets offshore plus rentables.
Mais pour les habitants du Delta, cette sortie a eu un goût amer.
Avant de partir, Shell n’a pas mené de nettoyage complet de ses sites, ni réparé les dégâts causés par des décennies d’exploitation.
Pour le roi Dakolo, c’est une trahison. Il accuse l’entreprise de vouloir quitter le territoire sans assumer ses responsabilités environnementales.
Avec ses avocats, il a donc déposé une plainte exigeant deux milliards de dollars de dédommagements et la suspension du transfert des actifs de Shell à un consortium nigérian tant qu’un plan de dépollution n’aura pas été signé.
« On ne peut pas venir, détruire nos terres, faire fortune, puis disparaître en nous laissant mourir lentement », s’est-il indigné dans une interview.
Un Combat pour l’Environnement, Mais aussi Pour la Dignité
Bubaraye Dakolo n’est pas un activiste ordinaire. Ancien officier militaire, écrivain et chef traditionnel, il défend une vision moderne de la royauté africaine : celle d’une autorité morale et écologique.
Son action s’inscrit dans un mouvement plus large d’éveil environnemental sur le continent.
Du Ghana à Madagascar, en passant par le Mozambique, des communautés locales exigent désormais des comptes aux compagnies extractives.
Pour le roi Dakolo, ce combat dépasse les frontières :
« Si un chef ne défend pas la terre et les rivières de son peuple, il ne fait pas son devoir. »
Dans un rapport publié en 2023, une commission indépendante a estimé à 12 milliards de dollars le coût total de la réhabilitation de l’État de Bayelsa.
Une somme vertigineuse qui montre l’ampleur du désastre, mais aussi l’inaction prolongée des autorités et des entreprises.
Le Prix du Silence
Shell et d’autres compagnies ont longtemps imputé les déversements de pétrole à des actes de sabotage ou de vol. Une explication que contestent les communautés locales, qui y voient une stratégie d’évitement.
Cette opacité, combinée à une faible gouvernance et à la corruption, a permis à la catastrophe écologique de s’installer durablement.
Les études menées sur place sont alarmantes : les hydrocarbures cancérigènes ont infiltré les sols, les nappes phréatiques et même le sang des habitants.
« Nous vivons comme des morts-vivants », confie le roi.
Ce cri de désespoir est aussi un appel à la justice climatique — une notion encore fragile dans les systèmes judiciaires africains, mais qui prend de l’ampleur à mesure que les inégalités environnementales deviennent visibles.
L’Afrique à la Croisée des Chemins
Au-delà du cas Dakolo, cette affaire pose une question cruciale : comment l’Afrique peut-elle concilier souveraineté économique et justice écologique ?
Alors que de nouveaux gisements pétroliers et gaziers sont découverts dans plusieurs pays africains, la tentation reste forte de répéter les erreurs du passé.
Mais le contexte mondial change. Les sociétés civiles se mobilisent, les tribunaux s’ouvrent aux causes climatiques, et les dirigeants locaux — comme le roi Dakolo — osent désormais affronter les géants.
Dans cette perspective, le royaume d’Ekpetiama devient bien plus qu’un territoire blessé : il est un symbole.
Celui d’une Afrique qui refuse de se taire, qui réclame non pas la charité, mais la réparation et le respect.
Un Roi pour la Terre
Le roi Bubaraye Dakolo ne sait pas encore s’il gagnera son procès. Mais son combat a déjà trouvé un écho bien au-delà du Nigeria.
Des associations écologiques, des journalistes et des intellectuels africains voient en lui la figure d’une nouvelle ère : celle où les traditions locales deviennent des leviers de justice moderne.
Face à la toute-puissance économique, il oppose la puissance morale.
Et dans cette confrontation entre un trône ancestral et un empire pétrolier, il n’est plus seulement question de pétrole, mais d’avenir.

