Au Jardin Savana Hôtel de Dakar, début octobre, l’ambiance était à la fois festive et grave. Le sommet Africa Facts, qui réunissait 162 journalistes de 35 pays, célébrait les pionniers du fact-checking en Afrique francophone. Mais dans la salle, une absence pesait lourd : celle des logos de Meta et Google. Les géants de la tech, qui ont été pendant des années les principaux mécènes de la lutte contre la désinformation sur le continent, se sont retirés sur la pointe des pieds, laissant un écosystème entier face à une crise existentielle. Pourtant, loin de l’abattement, c’est un esprit de résilience et d’innovation qui a émergé de cette rencontre. Face à l’abandon, les « gardiens de la vérité » africains sont contraints de se réinventer pour survivre.
La Fin de « l’Âge d’Or » Financé par la Tech
Pendant près d’une décennie, le modèle était simple. Dans le cadre de leurs programmes de « Third-Party Fact-Checking », Meta (Facebook, Instagram, WhatsApp) et Google (via la Google News Initiative) ont injecté des millions de dollars dans des organisations de vérification des faits à travers le monde. Pour les plateformes, c’était une manière de déléguer une partie de leur responsabilité de modération de contenu. Pour les médias africains, c’était une manne financière inespérée qui a permis l’émergence d’une véritable industrie de la vérification. Mais cet « âge d’or » est terminé. Confrontés à des pressions économiques et politiques, les géants de la tech ont massivement réduit leurs financements, forçant déjà plusieurs médias à fermer aux États-Unis et mettant en péril des dizaines de rédactions en Afrique.
« La Désinformation peut être Mortelle » : Les Enjeux sur le Terrain
L’abandon des géants de la tech est d’autant plus critique que le travail de ces journalistes est, sur le continent, une question de vie ou de mort. Loin des débats académiques, la désinformation en Afrique a des conséquences directes et dévastatrices. « En RDC, où des épidémies comme Ebola réapparaissent presque chaque année, la désinformation peut être mortelle », a témoigné Esdras Tsongo de l’organisation Eleza Fact. Il raconte comment de fausses rumeurs sur les vaccins ou les traitements se propagent plus vite que l’aide humanitaire. Au Soudan du Sud, en plein conflit, Charles Lotara de 211 Check explique la tension quotidienne : « Nous vérifions parfois des informations de groupes armés et du gouvernement le même jour. On ne peut pas se permettre de se tromper. » Dans ces contextes, où, comme le rappelle Reporters Sans Frontières (RSF), l’espace civique se rétrécit et les journalistes sont des cibles, le fact-checking n’est pas un luxe, c’est un service public essentiel.
En RDC, où des épidémies comme Ebola réapparaissent presque chaque année, la désinformation peut être mortelle.
Esdras Tsongo, Eleza Fact
Le Paradoxe Africain : Plus d’Acteurs, Moins d’Argent
Contre toute attente, cette crise financière coïncide avec une croissance du mouvement. Selon l’International Fact-Checking Network (IFCN), l’Afrique compte aujourd’hui 18 organisations accréditées, soit près du double d’il y a cinq ans, dépassant même l’Amérique du Nord. Cette résilience s’explique par la nécessité, mais aussi par l’émergence de nouveaux modèles de survie. « La plupart des organisations de fact-checking en Afrique fonctionnent avec des ressources limitées depuis des années », explique Doreen Wainainah de PesaCheck, la plus grande organisation du continent. Leur secret : la collaboration. Au lieu de créer des antennes partout, PesaCheck s’appuie sur des experts locaux dans près de 20 pays et forme des rédactions partenaires, créant un réseau décentralisé, agile et moins coûteux.
Vers un Modèle Souverain et Durable ?
La crise actuelle, bien que douloureuse, pourrait être une chance. Elle force les acteurs africains à sortir de la dépendance à la tech américaine pour bâtir des modèles plus souverains. Plusieurs pistes sont explorées :
- Le soutien des ONG internationales et des fondations axées sur la démocratie et les droits humains.
- La vente de services de formation à des entreprises, des gouvernements ou d’autres médias.
- L’intégration plus poussée dans les modèles économiques des médias traditionnels, où le fact-checking devient une offre premium pour les abonnés.
Le chemin sera long et difficile. Comme le notait Peter Cunliffe-Jones, le fondateur d’Africa Check, il faut encore inventer de « nouveaux modèles de revenus ». Mais l’esprit de Dakar était clair. Le retrait des géants de la tech n’est pas la fin du fact-checking en Afrique. C’est la fin de sa phase d’adolescence subventionnée. L’heure de la maturité et de l’indépendance a sonné.

