Il est l’architecte des symboles. De la tour de la BCEAO à Dakar au Monument de la Renaissance Africaine, en passant par l’aéroport de Banjul, le Sénégalais Pierre Goudiaby Atepa a sculpté les paysages du pouvoir en Afrique de l’Ouest pendant un demi-siècle. Pourtant, aujourd’hui, l’homme de 78 ans n’est plus seulement un bâtisseur de bâtiments, mais un critique acerbe du système. Son constat, livré dans une interview à Business Insider Africa, est brutal : « Il y a 50 ans, j’ai gagné le concours pour la tour de la BCEAO, 22 étages. À l’époque, la plus haute tour de Dubaï en faisait 10. Aujourd’hui, la tour de la BCEAO est toujours la plus haute de Dakar, et Dubaï a des bâtiments de 200 étages. C’est ce qui vous montre que l’Afrique régresse. » Face à cette stagnation, Atepa ne se contente plus de dessiner des monuments. Il propose une doctrine radicale pour financer le développement du continent : construire des villes nouvelles « qui ne coûtent pas un sou ».
Du Monument Controversé au Modèle Économique
La carrière d’Atepa incarne le paradoxe du développement africain post-indépendance. Il a excellé dans la conception de grands projets étatiques, symboles de souveraineté. Mais certains, comme le monumental et coûteux Monument de la Renaissance Africaine à Dakar, ont été critiqués pour leur déconnexion des besoins réels des populations et pour leur modèle économique opaque. Cette expérience semble avoir nourri sa frustration et l’a poussé à passer, comme il le dit lui-même, d' »architecte de bâtiments » à « architecte du développement de l’Afrique ». Son diagnostic : les États africains n’ont pas les moyens de financer les infrastructures massives dont ils ont besoin, et la dépendance à l’endettement extérieur est un piège.
Aujourd’hui, je me présente comme l’architecte du développement de l’Afrique, celui qui veut rendre sa grandeur à l’Afrique.
La « Ville à un Dollar » : Déconstruire le Modèle de la Capture de Valeur Foncière
La solution d’Atepa, qu’il met déjà en œuvre, repose sur un mécanisme financier bien connu des urbanistes mais rarement appliqué à cette échelle en Afrique : la « Capture de la Valeur Foncière » (Land Value Capture – LVC). Le principe, tel qu’expliqué par des institutions comme UN-Habitat ou la Banque Mondiale, est simple :
- L’État identifie une vaste étendue de terre sous-évaluée et la désigne comme site d’un futur projet majeur (une nouvelle capitale administrative, par exemple).
- Cette simple décision politique fait exploser la valeur du terrain. « Vous passez d’un dollar le mètre carré à dix, puis à 300 dollars le mètre carré », explique Atepa.
- L’État, en tant que propriétaire ou planificateur principal, « capture » cette plus-value en vendant ou en louant une partie des parcelles aux investisseurs privés.
- Les revenus ainsi générés – Atepa estime qu’ils peuvent atteindre « au moins 20 milliards de dollars en 20 ans » pour une capitale – servent à financer la construction des infrastructures publiques (routes, ministères, réseaux d’eau et d’électricité) sans avoir à s’endetter.
En somme, l’urbanisation elle-même finance son propre développement.
Gabon, Sierra Leone : Les Laboratoires de la Doctrine Atepa
Ce modèle n’est pas théorique. Atepa a révélé que sa firme était déjà le maître d’œuvre de la nouvelle capitale du Gabon et de la nouvelle capitale administrative de la Sierra Leone, et qu’il travaillait à répliquer le modèle dans « deux ou trois autres pays ». Ces projets s’inscrivent dans une tendance continentale de création de villes nouvelles (Diamniadio au Sénégal, Eko Atlantic au Nigeria, etc.), mais avec une différence fondamentale : leur modèle de financement se veut endogène et auto-suffisant, là où beaucoup d’autres dépendent de la dette publique ou de partenariats complexes avec des acteurs étrangers.
Un Modèle Révolutionnaire face aux Risques Structurels
La vision d’Atepa est séduisante car elle offre une voie vers l’autonomie financière. Cependant, sa mise en œuvre se heurte aux défis structurels du continent. Le succès d’un modèle de LVC dépend d’une condition non négociable : une gouvernance de fer. Il exige une transparence absolue dans la gestion foncière, une planification rigoureuse pour éviter la spéculation, et des institutions capables de résister à la corruption qui gangrène souvent les grands projets d’infrastructure en Afrique. Sans ces garde-fous, le rêve d’une ville qui s’auto-finance peut rapidement se transformer en un cauchemar de spoliation foncière et d’enrichissement illicite. Le pari d’Atepa est donc moins un pari architectural qu’un pari sur la capacité des États africains à se réformer en profondeur.
