La transition énergétique mondiale est vorace. Pour alimenter les batteries de voitures électriques, les éoliennes et les smartphones, le monde a un besoin désespéré de cobalt, de lithium et de graphite. Et toutes les routes mènent à l’Afrique. Selon une analyse de Deutsche Welle, le continent domine l’approvisionnement mondial : la RDC produit environ 70% du cobalt et l’Afrique du Sud 70% du platine. Cette manne géologique est si vaste que le FMI estime qu’elle pourrait augmenter le PIB de l’Afrique subsaharienne de 12% d’ici 25 ans. Pourtant, sur le terrain, cette promesse a un goût amer. Loin de « supercharger » l’avenir, cette ruée crée déjà les conditions d’une « malédiction des ressources 2.0 », aggravant les conflits et profitant avant tout à des puissances étrangères.
L’Afrique : Superpuissance Géologique, Vassale Économique
Le cœur du paradoxe est là : l’Afrique possède les mines, mais pas les usines. Le continent est cantonné au premier maillon de la chaîne, le moins lucratif : l’extraction brute. Un rapport de l’UNCTAD de 2024 estime que les pays africains ne génèrent qu’environ 40% des revenus potentiels qu’ils pourraient tirer de leurs propres minerais. Pire, la Banque Africaine de Développement (BAD) calcule que sur la valeur totale d’une batterie au lithium-ion, seulement 10% restent en Afrique. Le continent exporte des roches brutes à bas prix et importe des produits finis à prix d’or.
Nous allons contribuer à résoudre le problème climatique, mais malheureusement, nous n’en bénéficierons peut-être pas comme nous le devrions. — Sylvain Ilunga Muleka, technicien en métallurgie, RDC
Pékin, Maître du Raffinage dans un Jeu Ouvert
Cette hémorragie de valeur profite largement à la Chine. Pékin est le plus grand importateur mondial et domine outrageusement l’étape la plus rentable : le raffinage. La DW note que 88% des minerais critiques de RDC partent en Chine. Selon Jimmy Munguriek, de l’ONG Resource Matters, cet alignement s’explique simplement : « La Chine domine le marché et n’est pas rigide sur le respect des règles de bonne gouvernance ». Mais le duel sino-occidental n’est que la partie visible d’une compétition plus large. De nouvelles puissances comme l’Inde, la Turquie, le Brésil et les États du Golfe avancent également leurs pions, cherchant à sécuriser leurs propres approvisionnements et diversifiant ainsi les options pour les capitales africaines.
Conflits, Enfants et Rivières Empoisonnées : La Malédiction 2.0
Cette ruée réactive les pires démons du continent. En RDC orientale, la guerre avec les rebelles du M23, soutenus par le Rwanda, est directement alimentée par le trafic de minerais. L’ONU a rapporté en 2024 que le M23 faisait passer en contrebande au moins 150 tonnes de coltan par mois. Au-delà du conflit, le coût social et environnemental est désastreux. Des rapports d’ONG et d’universités, dont celle de Kinshasa, documentent la réalité de cette extraction : des communautés entières déplacées sans compensation adéquate, des rivières vitales empoisonnées par les rejets d’acide sulfurique ou de cyanure, et des dizaines de milliers d’enfants travaillant dans des mines artisanales toxiques pour une paie de misère.
L’Offensive de Charme de l’Europe : Partenariat ou « Néocolonialisme Vert » ?
Face au monopole chinois sur le raffinage, l’Occident tente une contre-offensive. Un rapport de l’European Council on Foreign Relations (ECFR) révèle que l’UE s’est « explicitement engagée » à soutenir la transformation locale en Afrique, via des partenariats stratégiques signés avec la Namibie ou la Zambie. La logique européenne est double : géopolitique (diversifier ses approvisionnements) et économique, car l’ECFR note qu’il serait moins cher pour l’Europe de produire des produits intermédiaires en Afrique (coûts de main-d’œuvre et d’énergie). Mais l’offre européenne est accueillie avec un optimisme prudent. De nombreuses voix africaines, échaudées par des décennies de promesses, s’interrogent : s’agit-il d’un réel transfert de technologie ou d’une simple délocalisation des industries polluantes de l’Europe, une « dépendance néocoloniale » repeinte en vert ?
Briser le Cycle : Le Dilemme Énergétique Africain
La bataille finale pour que l’Afrique capte les 12% de croissance promis par le FMI ne se jouera pas seulement sur les contrats miniers, mais sur les réseaux électriques. Le raffinage est un processus électro-intensif. Comme le conclut Jimmy Munguriek : « La loi [en RDC] dit que les entreprises ne doivent pas exporter de minerais bruts, mais le déficit énergétique est une barrière pour les transformer. » Sans une révolution énergétique pour alimenter ses propres usines, et sans une gouvernance de fer pour lutter contre la corruption, le risque est immense. L’Afrique peut-elle enfin briser le cycle de la malédiction, ou restera-t-elle la mine à ciel ouvert sacrifiée sur l’autel du « monde vert » ?

