Le chiffre est tragique et confirme une tendance lourde. Avec 22 300 décès liés aux violences djihadistes l’an dernier, selon un rapport récent du Centre d’Études Stratégiques de l’Afrique (ACSS), le continent reste l’épicentre mondial de l’activité terroriste. Loin d’être en déclin, les filiales de l’État Islamique et d’Al-Qaïda se renforcent, affichant des effectifs estimés par certaines sources de l’ONU jusqu’à 50 000 combattants cumulés au Nigeria, en Somalie et au Sahel. Cette résilience s’explique par la faiblesse des États, mais aussi par une nouvelle mutation : l’adoption de technologies grand public qui offrent aux insurgés un avantage asymétrique croissant.
Le Tournant Technologique des Groupes Insurgés
L’insurrection africaine entre dans une nouvelle ère technologique. L’article de Bloomberg et plusieurs rapports, dont un de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC), confirment l’utilisation émergente mais stratégique de terminaux Starlink par des groupes comme l’ISWAP et le JNIM. Acquis via des marchés parallèles, ces kits leur fournissent une connectivité internet fiable en zones reculées, décuplant leurs capacités de communication, de propagande et de coordination opérationnelle. Cette montée en compétence inclut désormais l’usage de drones armés. L’ISWAP au Nigeria, qui compte près de 12 000 membres selon l’ONU, a été le premier à utiliser des drones civils modifiés pour larguer des grenades sur des installations militaires. Si ces capacités restent encore émergentes et artisanales, elles signalent un saut qualitatif inquiétant. Parallèlement, ces groupes maîtrisent la guerre de l’information : selon l’analyste Mucahid Durmaz de Verisk Maplecroft, ils utilisent TikTok pour se « projeter comme un fournisseur de sécurité et de justice », se posant en « alternative légitime à l’État ».
Une Économie Parallèle Structurée
Cette modernisation est financée par une économie de racket sophistiquée. Loin d’être de simples bandes criminelles, les groupes les plus puissants ont mis en place des structures de quasi-gouvernance basées sur l’extorsion. Un rapport du Conseil de Sécurité de l’ONU évalue les revenus annuels d’Al-Shabaab en Somalie à plus de 200 millions de dollars. De son côté, ACLED estime qu’ISWAP collecte jusqu’à 191 millions de dollars par an en « taxes » et en rançons. Cet argent leur assure une indépendance financière totale et leur permet de financer leurs opérations, mais aussi de fournir des services rudimentaires, exploitant les carences des gouvernements centraux.
Ils deviennent plus puissants parce que les États s’affaiblissent.
Un Vide Géopolitique et une Gouvernance Défaillante
Cette insurrection prospère sur la défaillance des États. Comme le résume le professeur Hussein Solomon, cité par Bloomberg, « ils deviennent plus puissants parce que les États s’affaiblissent ». Le contexte géopolitique au Sahel a accéléré cette dynamique. Les coups d’État militaires au Mali, au Burkina Faso et au Niger ont entraîné l’expulsion des forces françaises et américaines, remplacées par des affiliés du groupe paramilitaire russe Wagner. Le résultat est sans appel : selon ACLED, la violence contre les civils et l’activité extrémiste n’ont pas diminué mais se sont accrues dans ces pays depuis l’arrivée des mercenaires russes. Des analyses de think tanks africains comme l’Institute for Security Studies (ISS Africa) confirment que les réponses purement militaires, déconnectées de la gouvernance et du développement, échouent systématiquement à traiter les racines du mécontentement qui nourrissent l’extrémisme.
L’Extension de la Menace vers les États Côtiers
Le vide sécuritaire au cœur du Sahel crée un effet de débordement vers le sud. Les groupes djihadistes étendent désormais leur pression sur les États côtiers d’Afrique de l’Ouest, jusqu’ici épargnés. Le Bénin et le Togo sont déjà confrontés à des attaques régulières contre leurs postes militaires et leurs infrastructures, y compris un oléoduc stratégique. Face à cette menace existentielle, la réponse régionale peine à se concrétiser. Les dirigeants ouest-africains, confrontés à des crises budgétaires internes, peinent à financer la force conjointe anti-djihadiste, qui reste dramatiquement sous-équipée face à un adversaire comparable en nombre à ce qu’était l’État Islamique à son apogée en Syrie. Sans une stratégie régionale unifiée et une réponse globale aux crises de gouvernance qui alimentent le désespoir, la menace continuera de s’étendre, avec des conséquences directes non seulement pour la sécurité du continent, mais aussi pour la stabilité mondiale, à travers les flux migratoires et les réseaux criminels internationaux.
