Les visites officielles se succèdent à Ankara. En l’espace de quelques mois, les dirigeants du Gabon, du Congo et du Sénégal ont été reçus par le président Recep Tayyip Erdoğan. Ce ballet diplomatique n’est pas anodin. Il est le symptôme d’une tendance de fond : la montée en puissance spectaculaire de la Turquie comme acteur incontournable en Afrique. Alors que l’attention se focalise sur la compétition entre l’Occident, la Chine et la Russie, Ankara a méthodiquement tissé sa toile. Une analyse audacieuse du think tank Atlantic Council pose une question provocatrice : et si, face à son propre déclin d’influence, l’Occident avait tout intérêt à s’allier avec cette puissance émergente ?
L’Occident Recule, Ankara Avance
Le postulat de départ est celui d’un affaiblissement de la position occidentale. Un récent rapport Gallup sur la perception des puissances mondiales en Afrique montre que les États-Unis perdent du terrain en matière de soft power. La Chine consolide son image de partenaire économique numéro un. La Russie étend son empreinte sécuritaire, notamment au Sahel. Dans ce contexte, l’Afrique cherche à diversifier ses partenariats. Elle refuse les choix binaires, privilégiant les relations basées sur les intérêts. C’est dans cette brèche que la Turquie s’est engouffrée avec une proposition unique.
La Stratégie Turque à 360°
La force de la Turquie, c’est de ne pas avancer sur un seul front, mais de déployer ce que certains appellent le « Consensus d’Ankara » : un modèle unique mêlant soft power, hard power et pragmatisme économique.
- Le Soft Power : C’est le pilier fondamental. La Turquie se présente comme un « partenaire égal », une puissance émergente sans passé colonial. Cet attrait est renforcé par un réseau institutionnel dense : 44 ambassades, 61 destinations desservies par Turkish Airlines, 22 bureaux de l’agence de coopération TIKA et 175 écoles de la Fondation Maarif.
- Le Hard Power : Ankara est devenu un acteur sécuritaire de premier plan. Elle dispose d’une base militaire à Mogadiscio où sont stationnés plus d’un millier de soldats, selon le Africa Center for Strategic Studies. Surtout, la Turquie est devenue un fournisseur d’armement majeur. Le SIPRI la classe « parmi les cinq premiers fournisseurs d’armes en Afrique de l’Ouest » en 2024. Ses drones de combat Bayraktar TB2, peu coûteux et efficaces, ont changé la donne dans plusieurs conflits.
- La Puissance Économique : Le volume des échanges commerciaux Turquie-Afrique est passé de 5,4 milliards de dollars en 2003 à 37 milliards en 2024, avec un objectif de 50 milliards. Les entreprises de BTP turques sont particulièrement actives, avec 97 milliards de dollars de contrats en Afrique, construisant stades, aéroports et centrales électriques.
La Turquie se présente comme une alternative à l’Occident et un partenaire égal pour les pays africains.
Ankara, Futur Allié de l’Occident ?
C’est sur la base de cette empreinte multidimensionnelle que les auteurs de l’Atlantic Council, Defne Arslan et Rama Yade, avancent leur thèse. Plutôt que de voir Ankara comme un concurrent, les États-Unis et l’Europe devraient l’envisager comme un partenaire. L’appartenance à l’OTAN pourrait servir de base à une collaboration en Afrique pour atteindre des objectifs communs, comme la lutte contre le terrorisme. Cependant, l’analyse n’élude pas les obstacles : la rivalité féroce entre la Turquie et la France au Sahel et en Libye montre que les intérêts peuvent aussi être frontalement divergents.
La Perspective Africaine : Un Levier de Négociation
Du point de vue des capitales africaines, l’émergence de la Turquie est avant tout une aubaine stratégique. Comme le conclut l’analyse de l’Atlantic Council, « pour les nations africaines, plus de partenaires potentiels signifie de meilleures offres potentielles et un plus grand pouvoir de négociation ». La Turquie, en offrant un modèle qui n’impose ni les conditionnalités démocratiques de l’Occident, ni l’endettement massif de la Chine, occupe un espace unique. Cependant, cette relation n’est pas exempte de critiques. Certains analystes africains pointent les risques d’une nouvelle forme de dépendance, notamment sur le plan militaire, et des conditions de prêt parfois opaques qui méritent une vigilance accrue.
Pour les nations africaines, plus de partenaires potentiels signifie de meilleures offres potentielles et un plus grand pouvoir de négociation.
Vers une « Coopétition » Stratégique ?
En définitive, l’idée d’une alliance formelle entre la Turquie et l’Occident en Afrique reste peut-être optimiste. Le scénario le plus réaliste est celui d’une « coopétition » : une collaboration pragmatique là où les intérêts convergent (Somalie, lutte anti-terroriste) et une compétition ailleurs. Le message clé de l’analyse de l’Atlantic Council est un appel à la lucidité pour les chancelleries occidentales : ignorer la Turquie en Afrique n’est plus une option. La vraie question est désormais de savoir comment composer avec cette nouvelle puissance incontournable.