Une manifestation panafricaine massive s’est tenue à Accra, capitale du Ghana, pour exiger l’annulation pure et simple de la dette extérieure du continent, qui dépasse désormais 1300 milliards de dollars. Porté par les syndicats, ce mouvement met en lumière une crise systémique où le service de la dette asphyxie les services publics essentiels dans des dizaines de pays. Au-delà des chiffres, c’est la légitimité même de l’architecture financière mondiale qui est remise en cause, sur fond d’appel à une « justice réparatrice ».
Accra, Caisse de Résonance d’un Continent Asphyxié
Ce vendredi 30 août 2025, Accra n’était pas seulement la capitale du Ghana, mais celle d’un mouvement de contestation continental. À l’appel du Trades Union Congress (TUC) ghanéen et de la Confédération Syndicale Internationale-Afrique (CSI-Afrique), des centaines de manifestants ont battu le pavé. Leurs slogans, « Nous ne paierons pas ! », et leurs pancartes visant les créanciers, le FMI et la Banque Mondiale, traduisaient une exaspération profonde. Le Ghana, en première ligne, symbolise ce paradoxe africain : un pays riche en ressources (premier producteur d’or du continent, deuxième de cacao) mais étranglé par une dette extérieure de 28,5 milliards de dollars, qui a provoqué un défaut de paiement en 2022 et une crise économique historique. « C’est comme un éléphant et un petit animal dans un ring de boxe », a résumé un organisateur, dénonçant un système de négociation foncièrement inégalitaire.
Anatomie d’une Bombe à Retardement de 1300 Milliards de Dollars
La situation ghanéenne est loin d’être isolée. Elle est le symptôme d’une pathologie qui ronge le continent. La dette extérieure globale de l’Afrique a explosé pour dépasser les 1300 milliards de dollars. Plus de vingt pays, soit près de la moitié du continent, sont en situation de surendettement ou risquent de l’être. La structure de cette dette s’est complexifiée, rendant toute renégociation ardue. Aux créanciers traditionnels (clubs de Paris et de Londres, institutions de Bretton Woods) se sont ajoutés de nouveaux acteurs majeurs : la Chine, devenue un prêteur bilatéral incontournable, et surtout les créanciers privés (détenteurs d’euro-obligations), qui ne sont soumis à aucune instance de coordination. Cette fragmentation a créé un écheveau d’intérêts divergents où chaque acteur craint d’être le seul à consentir un effort.
Au-Delà des Chiffres, le Coût Humain et Démocratique
L’argumentaire des manifestants, formalisé dans une pétition remise au gouvernement ghanéen, dépasse la simple analyse financière. Il pointe une « crise du développement humain et de la démocratie ». Dans 23 pays africains, le service de la dette – le remboursement annuel du capital et des intérêts – engloutit désormais plus de ressources que les budgets de la santé et de l’éducation réunis. Concrètement, cela signifie moins d’hôpitaux, des écoles sous-financées et des filets de protection sociale inexistants. Le ministre des Finances du Ghana, Cassiel Ato Forson, a lui-même reconnu l’impasse : « Il y a une différence entre ne pas vouloir payer et ne pas pouvoir payer. […] Ils ne peuvent tout simplement pas payer ». Cette situation anéantit les perspectives de développement et enferme les nations dans un cycle de dépendance, où de nouveaux prêts sont contractés simplement pour rembourser les anciens.
Un Appel à la Justice Face à un Mur de Complexité
En qualifiant leur demande d’annulation de la dette d' »acte de justice réparatrice », les syndicats africains opèrent un glissement stratégique majeur. La discussion n’est plus seulement technique, elle devient politique et historique. Il s’agit de lier l’endettement actuel à un ordre économique mondial jugé inéquitable, héritage de dynamiques de pouvoir post-coloniales. Cet appel puissant se heurte cependant au pragmatisme glacial de la finance mondiale. Comment convaincre des milliers de fonds de pension privés de renoncer à leurs créances ? Comment amener la Chine à s’aligner sur les standards de transparence occidentaux ? La manifestation d’Accra a réussi à mettre la crise de la dette africaine sur le devant de la scène, mais la route vers une annulation, même partielle, s’annonce comme un combat diplomatique et financier de très longue haleine.

