L’annonce faite par le Premier ministre japonais Shigeru Ishiba lors de l’ouverture de la conférence TICAD à Yokohama est bien plus qu’une simple déclaration d’intention. En proposant la création d’une « zone économique » reliant l’Océan Indien à l’Afrique, le Japon ne fait pas que réaffirmer son intérêt pour le continent ; il déploie une grande stratégie géo-économique mûrement réfléchie, conçue pour s’imposer comme un partenaire incontournable face à une Chine omniprésente et une Amérique en retrait.
La Vision « Indo-Pacifique » : Plus qu’une Zone, une Stratégie
Pour comprendre la portée de cette annonce, il faut la replacer dans son cadre doctrinal : la stratégie japonaise d’un « Indo-Pacifique Libre et Ouvert » (FOIP). Lancée il y a plusieurs années, cette vision est la réponse de Tokyo à l’expansionnisme des « Nouvelles Routes de la Soie » chinoises. Le FOIP repose sur trois piliers : la promotion de l’état de droit et de la liberté de navigation, la prospérité économique via une connectivité renforcée, et un engagement pour la paix et la stabilité. L’annonce de M. Ishiba est la matérialisation la plus concrète à ce jour du second pilier. Le Japon ne propose pas juste des projets ; il propose un ordre régional basé sur des infrastructures de « haute qualité », une transparence financière et un respect de la souveraineté des États partenaires, un discours qui vise à se différencier nettement du modèle chinois, souvent critiqué pour son opacité et le piège de la dette.
Des Ports aux Corridors : à Quoi Ressemblera cet Axe ?
Cette « zone économique » n’est pas une abstraction. Elle s’appuie sur des projets déjà existants ou en cours, financés par le Japon via son agence de coopération (JICA). L’idée est de créer une chaîne logistique fluide depuis les ports stratégiques de la côte Est-africaine vers l’intérieur du continent. On pense notamment aux investissements japonais massifs dans le port de Mombasa au Kenya, à celui de Djibouti qui garde l’entrée de la Mer Rouge, ou encore au développement du corridor de Nacala, un projet phare qui vise à relier le Mozambique, le Malawi et la Zambie pour désenclaver les richesses minières et agricoles de la région. En connectant ces points névralgiques, le Japon entend créer des artères économiques qui stimuleront le commerce et l’industrialisation.
Un Partenaire pour la ZLECAf : l’Alignement sur les Priorités Africaines
Le coup de maître de la diplomatie japonaise est d’avoir explicitement lié sa proposition au projet africain le plus ambitieux : la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf). En déclarant que « le Japon soutient le concept de la ZLECAf », le Premier ministre Ishiba ne se positionne pas en donateur imposant sa vision, mais en partenaire qui vient appuyer une priorité définie par les Africains eux-mêmes. Cette posture est habile : elle permet au Japon de présenter ses investissements en infrastructure non pas comme un intérêt purement national, mais comme une contribution nécessaire à la réussite du grand marché unique africain.
En conclusion, le Japon a mis ses cartes sur la table. Face à un modèle chinois puissant mais controversé, et à une politique américaine jugée erratique, Tokyo propose une troisième voie : un partenariat de long terme, basé sur la qualité et l’alignement stratégique avec les ambitions africaines. Si les défis de mise en œuvre sont immenses, cette offensive de charme, cohérente et bien financée, offre aux nations africaines une diversification de leurs options et renforce leur propre levier de négociation sur la scène mondiale.
