L’anecdote, racontée par Mary Kerema, secrétaire d’État kényane au numérique, est simple et poignante. Une jeune mère, Aisha, smartphone en main, contrainte de passer des heures dans une file d’attente pour déclarer la naissance de son enfant sur papier. Cette image, partagée lors de l’Africa Premier AI Conference (APAIC 2025) à Mombasa, résume à elle seule l’enjeu capital qui a animé les débats : la technologie n’est puissante que si elle est « accessible, pertinente et transforme des vies réelles ». C’est de ce constat qu’est né un appel vibrant, un véritable manifeste pour que l’Afrique ne soit plus une simple consommatrice, mais l’architecte de sa propre révolution de l’intelligence artificielle..
Le refus de la dépendance numérique
Le message martelé à Mombasa est clair : « Nous devons mener, ne pas copier ». Pour les leaders et innovateurs présents, l’heure n’est plus à l’importation de technologies « construites ailleurs, pour d’autres réalités ». Ils soulignent un défaut fondamental des systèmes actuels, conçus pour « l’efficacité, et non l’équité ». L’ambition est donc de bâtir une IA souveraine, qui ne se contente pas de plaquer des solutions étrangères sur des problèmes locaux, mais qui s’enracine dans les valeurs, les traditions et les connaissances indigènes du continent pour les préserver et les valoriser. Il s’agit d’une quête de souveraineté numérique, pour que l’Afrique devienne un acteur qui « façonne les normes mondiales » et non un simple « marché pour la technologie ».
Une IA qui parle les langues du continent
Cette vision prend tout son sens dans les mots de Harun Katusya, président de l’APAIC : « Nous architecturons des écosystèmes d’intelligence qui pensent en Swahili, calculent en Amharique, raisonnent en Yoruba, prédisent en Arabe et analysent en Zoulou ». Ce n’est pas une simple figure de style, mais le cœur du projet. Une IA qui maîtrise les langues locales est un outil d’inclusion massive, capable de briser les barrières de la connaissance et de l’économie pour des centaines de millions de personnes. C’est la promesse d’une technologie enfin au service de tous, et non d’une élite.
« Vous êtes déjà prêts » : un appel à la confiance
Loin de la rhétorique d’un continent « en retard », les experts comme Bill Faruki, fondateur de MindHYVE.ai, ont insufflé un message de confiance et d’action immédiate. « L’Afrique n’a pas besoin d’attendre de devenir ‘prête pour l’IA’. Vous l’êtes déjà », a-t-il lancé, rappelant que l’usage des smartphones et des outils comme ChatGPT est déjà une réalité quotidienne. L’enjeu n’est donc plus la préparation, mais la transition de la consommation à la création. Avec plus de 60% de sa population âgée de moins de 25 ans, l’Afrique dispose du plus grand réservoir de talent et de créativité au monde pour mener cette charge.
Bâtir l’écosystème d’une souveraineté technologique
Certes, les défis infrastructurels, comme la connectivité internet ou l’accès à l’électricité, demeurent. Mais la vision esquissée à Mombasa est celle d’un projet de société qui transcende la technologie. Il s’agit de construire un écosystème complet, impliquant gouvernements, secteur privé, universités et partenaires internationaux. L’objectif final est de garantir que l’avenir numérique du continent soit « véritablement durable, façonné par les talents africains, ancré dans les valeurs africaines et élevé par l’excellence ». Un plaidoyer puissant pour que la prochaine révolution technologique soit, enfin, au service de l’humain.

